Béatitudes et chrysanthèmes

11 novembre 2019 By

Vagabondage d’automne

Dimanche 3 novembre, milieu d’après-midi : la lumière en un rai soudain traverse les nuages, qui se déchirent par endroits et laissent apparaître des bribes de ciel bleu. Petit bonheur météorologique incitant à la promenade… mais pas trop loin car la grisaille et l’humidité solidement installées depuis plusieurs jours semblent encore de taille à dominer largement.

Je parcours les allées du cimetière voisin, fraîchement fleuries, sous des frondaisons partagées entre le vert persistant de l’été et les parures automnales. Les sépultures inconnues accueillent paisiblement l’évocation des défunts familiers. Ceux qui partirent doucement, rassasiés d’années ; ceux que la mort faucha plus brutalement ; les amis de mon âge disparus trop tôt : Marie-Pierre, Anne, Isabelle, Thierry… Les couleurs chaudes des bruyères et des chrysanthèmes atténuent la tristesse de certains souvenirs ; le soleil qui se laisse timidement deviner rehausse des joies qui resurgissent.

 Toussaint 1

Parmi toutes celles et tous ceux qui ne sont plus « de ce monde », y a-t-il des saintes et des saints ? Non, si l’on s’en tient à l’acception canonique du terme. Mais si l’on va voir, avec le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et exsultate, à « la porte d’à côté », si l’on envisage « ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu », alors oui, sans doute. Leurs destinées si différentes illustrent bien ce qu’écrit François : « Ce qui importe, c’est que chaque croyant discerne son propre chemin et mette en lumière le meilleur de lui-même, ce que le Seigneur a déposé de vraiment personnel en lui et qu’il ne s’épuise pas en cherchant à imiter quelque chose qui n’a pas été pensé pour lui. Nous sommes tous appelés à être des témoins, mais il y a de nombreuses formes existentielles de témoignage. »

Je rends grâce ; je Te rends grâce, Seigneur, pour les sœurs et les frères croisés en chemin ou compagnons de route,
qui m’ont fait et me font encore grandir :

       dans l’amour des êtres humains et de toute la Création ;

       dans la foi en l’Homme et en Toi ;

       dans l’espérance au quotidien et pour la vie entière – qu’un geste,
un regard, un mot peuvent raviver.

Parents, proches, amis, collègues, élèves, anonymes de la rue ou du métro parisien, des sentiers de randonnée ou des pays visités, artistes d’hier et d’aujourd’hui, ils composent une grande famille que je ne puis dénombrer, jalonnant mon existence et lui donnant son prix.

Dieu Amour, Seigneur de la Vie, Père de tendresse et de miséricorde, aide-moi à faire fructifier l’amour reçu pour en donner à mon tour, sans exclusive et en abondance, accompagné, instruit, guidé par ta Parole !

 Toussaint 2

La pensée se tourne aussi vers la période scolaire écoulée depuis la rentrée. La réforme du lycée a pesé lourdement sur ces sept semaines. Sur les équipes de direction, tenues – depuis mai dernier – à des prodiges techniques pour en respecter l’esprit, mais souvent désemparées pour lui trouver un sens. Sur les élèves, dont les emplois du temps paient le prix de la nouvelle complexité et dont les repères flottent, puisqu’en première générale, par exemple, chaque jeune évolue dans quatre groupes distincts au fil de la semaine et selon ses spécialités, ce qui ne lui fait plus trente camarades à connaître mais potentiellement plus d’une centaine. Sur l’ensemble des classes de première (technologiques et générales), où les E3C (épreuves communes de contrôle continu) mettent à rude épreuve le désir légitime d’organisation et de préparation de tous les acteurs. Il faudra, dans trois et six mois, soumettre les élèves à une batterie d’épreuves aux sujets choisis dans des banques de données pouvant en comporter jusqu’à trois cents, qu’on nous promet pour bientôt… depuis un certain temps.

Cela dit, le plus grave n’est peut-être pas là. En mathématiques, la catastrophe redoutée semble avoir, hélas, entamé sa marche inexorable. « Monsieur, on n’y arrive pas, ça va trop vite ! » me répètent désespérément les éléments les plus sérieux et les plus solides de ma seconde de l’an dernier, comme d’ailleurs ceux des autres classes qui viennent aussi chercher auprès de leur ancien professeur un peu de réconfort et quelques encouragements. En écho, unanimes, les collègues de première générale ne laissent pas de déplorer un programme beaucoup trop lourd pour l’horaire alloué, qui les oblige à « courir sans arrêt », sans pouvoir « laisser le temps aux élèves de digérer les notions étudiées en classe », ni même de « poser trop de questions ». « On ne peut pas assurer à la fois une bonne compréhension du cours et des temps d’exercice suffisants à sa mise en œuvre. »

Des impératifs de classes préparatoires imposés à des élèves parfois peu matheux, comme on en trouvait naguère en filière économique et sociale, mais qui ont choisi la spécialité pour ne pas se fermer certaines portes de l’enseignement supérieur, d’autant que les attendus de celui-ci restent pour l’instant très flous. Les enseignants assistent à la « descente aux enfers » des plus fragiles, partagés entre la colère, la résignation et l’amertume. « J’ai l’impression que tout me pousse à faire du mauvais travail » confesse un collègue pourtant aguerri.

Aveu glaçant qui résonne douloureusement avec les termes de la lettre écrite par Christine Renon juste avant son suicide : directrice d’école submergée, « épuisée », elle y dénonce une accumulation de tâches qui étouffent le cœur du métier, qui rendent impossible son exercice cohérent, qui engendrent un sentiment de culpabilité mortifère.

 Toussaint 3

Certes, après vingt ans de carrière ou plus, reconnaissons qu’un enseignant a connu nombre de réformes prétendant toutes à une amélioration définitive du système scolaire… qu’on attend toujours ! Ainsi s’abat particulièrement sur les plus anciens une certaine lassitude.

Du côté des jeunes, il y a Clément, tout nouveau stagiaire, qui découvre le métier cette année et n’a donc pas de point de comparaison. Après un temps d’activité professionnelle dans l’assurance et la finance, il a déserté pour des raisons morales et choisi l’enseignement, qu’il embrasse avec une ardeur et une joie communicatives. N’ignorant ni ne taisant les difficultés des débuts, échangeant longuement avec les collègues prêts à la discussion et au partage, il s’enthousiasme de la « chose éducative » et ne regrette pas un seul instant d’avoir divisé par deux son récent salaire pour trouver ici un métier conforme à ses convictions.

Sa passion d’enseigner me fait penser à Anissa, inscrite par ses parents à des cours d’été qui lui ont permis d’étudier la totalité du programme de mathématiques de seconde pendant les vacances (!) et qui devient fréquemment mon assistante auprès de la classe ou de petits groupes d’élèves, expliquant telle ou telle notion ou apportant son aide sur des exercices. Plusieurs fois, je lui ai proposé des approfondissements ; elle semble bien davantage s’épanouir dans la tâche qu’elle s’est fixée et que ses camarades apprécient de lui voir accomplir.

 Toussaint 4

Autre bonheur, en classe de première technologique : l’évolution de Fabien, absentéiste chronique l’an dernier, parfois muré dans un mutisme déconcertant et pris dans une situation familiale difficile, mais porté par une équipe vigilante pour éviter à tout prix un décrochage définitif et que le conseil de classe du troisième trimestre a fait passer en première malgré des résultats très faibles, considérant que c’était peut-être le seul moyen de le remotiver dans les études. Pari hasardeux mais qui semble pour l’instant en partie gagné : pas une seule absence depuis le début de l’année et une attitude félicitée par plusieurs collègues, notamment dans les disciplines spécifiques de sa filière.

Me voici revenu à l’entrée du cimetière, après un bon moment de promenade méditative. Trois personnes endimanchées et d’un âge avancé sollicitent ma générosité « pour entretenir les tombes des soldats qui sont morts pour nous ». Elles sont membres de l’association Le Souvenir Français et celle qui me tend le petit tronc métallique semble très émue à l’évocation des innombrables vies sacrifiées au cours des guerres pour en préserver d’autres. Celle-ci manquait sans doute à mon vagabondage en mémoire et me projette déjà au 11 novembre tout proche.

Greco

(Exposition Greco au Grand Palais - Saint Martin et le pauvre)

 

 

 

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