Jean Castelein

12 décembre 2014 By

Un frère humain... si humain

 

 

« De toute façon, les hommes libres se reconnaîtront toujours entre eux, ai-je fini par lâcher dans la conversation.

-      C’est toi qui l’as dit, … »

Nous échangions avec Jean sur l’énergie qu’il faut éviter de dépenser en combats contre l’Institution. Et pourtant, avait-il dit et écrit : je me méfie autant de Rome que de Moscou, et pour les mêmes raisons !

   Il avait appris, en 1943, en choisissant de refuser le STO, que la vraie liberté se prend sans attendre de bénédiction ou redouter les condamnations. Cela l’amènera à traverser la France clandestinement pour rejoindre les Pyrénées, et, après un séjour dans les prisons franquistes, rejoindre l’Afrique d’où il reviendra débarquer en Provence, en Août 45, dans les commandos de l’armée de Lattre. Aventure de jeune homme, un peu inconscient, avouera-t-il plus tard, de la peine qu’il causait à ses parents – il était le seul enfant qu’il leur restât –, mais surtout aventure spirituelle, dont il aimait rappeler la signification en citant Saint-Exupéry. Celui-ci, à qui on conseillait de se préserver, car il aurait encore à écrire, répondait : détrompez-vous, si dans ces circonstances je ne risque pas ma vie, je perdrai toute légitimité à écrire.

 … J’ai plus appris sur ma vocation dans ce compagnonnage que pendant mes années de séminaire. Alors qu’il n’était même pas séminariste encore, on voyait déjà en lui le prêtre : vous aller vivre de grandes choses avec mon fils, monsieur l’abbé, lui dit un jour Mme d’Astier de la Vigerie.

-      Mais, madame, je ne fais qu’envisager…

-      C’est la même chose !

Quand les autres soldats en racontaient de « salées », son ordonnance algérienne se fâchait : on ne parle pas comme ça devant un futur marabout !

 … C’est tout cela qui m’a engagé.

      Sa « mission » propre était enracinée dans une souffrance latente : le manque de souffle spirituel qu’il ressentait aussi bien dans l’école laïque, qu’il fréquentait élève, que dans l’Eglise. Comme je lui disais :

-      Tu as dû souffrir à l’époque où on discutait sans fin pour savoir si on était prêt à célébrer…

-      J’ai tout le temps souffert !

Toute sa vie, il racontera cet épisode du retour de son père, en colère, le jour d’une grande procession : Il n’a pas le droit ! Non, il n’a pas le droit, le curé, de forcer les gens à s’agenouiller au passage !

    A force de lutter contre le rationalisme, l’Eglise était devenue trop rationnelle à son tour. Et l’art chrétien de l’époque moderne (au sens des historiens) trahissait souvent la médiocrité spirituelle. Jean nous faisait comparer l’image pieuse de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus (qui n’était plus « de la Saint face »), avec les photos tellement plus charnelles de la jeune maîtresse des novices. Il communiait à l’aventure de la Revue Art sacré, et à l’appel que le Père Couturier faisait aux plus grands artistes, même athées, pour bâtir de nouvelles églises. Selon ce dernier, un artiste chrétien, seulement honnête, exprime moins le spirituel qu’un véritable créateur, car celui-ci prend des risques.

    Eduquer au spirituel en faisant appel aux artistes qui en témoignaient, éveiller le regard et l’écoute au spirituel accueilli dans le sensible (Jean préférait le mot sensoriel, moins français, mais plus juste). Tous, même les plus grands, n’ouvrent pas au mystère : il préférait le Gréco à Raphaël, Matisse à Picasso, Bach à Mozart. Je me souviens d’avoir feuilleté avec lui la revue liturgique Magnificat, en évaluant l’iconographie : ça, oui ! ça non ! ça, non et non ! ça, oui, vraiment oui !

   Il avait la passion de la rencontre et de la relation. Il citait volontiers Saint-Exupéry : Il n’y a qu’un luxe, c’est celui de la relation. Il avait mis ce charisme personnel au service de ces petites communautés de huit à dix personnes qu’il rassemblait sous l’égide des Equipes Enseignantes. Quel art d’inviter, d’accueillir, de réunir en imaginant les « bons attelages », d’animer la discussion et de proposer le bon document pour approfondir, mais en tout cela un art et un goût de vivre, une présence, qui appelaient à une existence de qualité.

Accueil : déjà éprouvée par des ennuis de santé de Michel, Françoise se découvre un cancer. Elle raconte aujourd’hui avec émotion comment elle était reçue à l’époque chez Jean.

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Tout était fait pour qu’elle se sente bien, réconfortée par cette exquise délicatesse, le temps du repas.

Les fleurs. En toute saison, il y avait un bouquet de fleurs sur la table. Un soir, au cours d’une réunion, je mets sur l’étagère toute proche un petit bouquet qui gênait. Oh Marc ! Comment tu me poses ça ! Un quart de tour, et le bouquet apparaît à nouveau, dans sa splendeur…

Quand il a senti que tout cela risquait de tourner en idéologie, il a pris ses distances, et nous étions de son avis. En raison de deux grands principes : on doit pouvoir tout dire en réunion sans crainte d’être jugé, et, personne ne possède la vérité. Nous ne voulons pas une Eglise qui prend la parole, mais une Eglise qui donne la parole, et ce faisant écoute la Parole.

Il y aurait beaucoup à dire encore, je conclurai en citant le souvenir que j’ai gardé de notre première rencontre.

« Et j’ai vu les murs de la maison de Jean.

Ces murs vivaient. Une immense racine en partait qui amenait le luminaire au-dessus de la table,

d’autres, de formes animales ou végétales, bruissaient de vie.  IMG 7221

Sur les murs tendus de toile de jute, l’ALLELUIA de Manessier brillait et dansait de sa joie sereine ;

une palme de Matisse, un oiseau de Braque disaient le même envol,

tandis que, sur la porte, le clown du Miserere de Rouault posait sa question redoutable : qui ne se grime pas ?

Ces jours-là, et dans les années qui ont suivi, j’ai découvert quelque chose de décisif. Et d’abord que le premier et le dernier mot des choses ne sont pas dans les idées, mais que tout se joue au niveau de cette réalité plus foncière,

celle-là même qui gît sous les mots et les idées, là où nous sommes touchés au plus juste – la Bible parle du cœur, des reins, des entrailles – dans cette région de notre être où la chair et l’esprit s’épousent véritablement :

Là est le lieu de la vraie vie. »

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