vendredi, 14 juin 2019 08:28

L'intelligence artificielle

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L'intelligence artificielle, très médiatisée, fait son entrée dans notre quotidien et changera probalement notre mode vie d'ici peu. Voici deux approches en vis à vis de cette nouvelle technologie et des interrogations qu'elle suscite, que l'on soit croyant ou incroyant.

Un équipier marseillais, scientifique de formation, nous invite à réfléchir sur les implications des nouvelles technologies à la lumière des positions de l'Eglise, en élargissant son propos grâce à de nombreuses références historiques et scientifiques.

À propos d’intelligence artificielle

Lors de la récente assemblée plénière des évêques de France qui s’est tenue à Lourdes du 2 au 5 avril, ceux-ci ont, d’après le communiqué final, consacré une part importante de leurs travaux à l’intelligence artificielle. Le texte publié ne nous informe pas du détail des conclusions mais nous précise que nos évêques ont pu débattre après quatre interventions d’experts sur des questions en rapport avec le sujet et qu’ils ont assisté à deux exposés dont le premier intitulé « Fin de l’humanité et/ou renouveau des humanités et de l’humanisme à l’heure du numérique et de l’intelligence artificielle » a été fait par Jean-Gabriel Ganascia (président du comité d’éthique du CNRS). Ceci a attiré mon attention car quelques jours plus tôt j’avais lu un article (dans la revue « Pour la Science ») de Jean-Paul Delahaye dont le titre est « Le potentiel danger des intelligences surhumaines ». Or dans cet article était cité en référence le nom de J.G. Ganascia comme auteur d’un livre publié au Seuil en 2017 ayant pour titre « Le Mythe de la singularité », ouvrage dont J.P. Delahaye approuvait largement le contenu.

Le sujet de l’intelligence artificielle ne concerne pas seulement les algorithmes permettant de battre à plate couture les joueurs humains aux dames, aux échec ou au jeu de go, ni la robotique dans ses usages individuels (voiture autonome, avion sans pilote…) ou industriels (usines sans ouvrier, magasins sans vendeur…), ce qui est déjà inquiétant et mérite un débat approfondi. En effet on ne peut en parler sans faire références aux conceptions des transhumanistes : ces derniers espèrent que les développements de diverses formes de technologies dans le futur pourront permettre ce qu’ils jugent souhaitable et qu’ils appellent « l’homme augmenté ». Ces « augmentations » pouvant se faire dans leur vision des choses soit par l’association homme-machine (implantation dans le corps humain de système améliorant ses « performances ») soit par voie de manipulations génétiques. On remarque que pour eux il s’agit d’améliorer la compétitivité en vue d’un succès face à la concurrence : on cherche plus à produire de nouveaux Darwin, Einstein ou Bill Gates que des François d’Assise, Vincent de Paul ou Mère Teresa. Plusieurs fois l’Église a fait savoir qu’elle condamne ces projets.

Or certaines idées relatives au dépassement de l’humain ne sont pas dans les perspectives précédentes : elles envisagent plutôt la formation d’un super-organisme réunissant tous les êtres pensants à la surface du globe. C’est souvent dans un cadre apparenté à des idées religieuses qu’on rencontre ces hypothèses : ainsi en est-il de la noosphère imaginée par le père Teilhard de Chardin. Mais globalement les idées transhumanistes sont considérées comme scandaleuses par certains : à l’appui de cette affirmation l’auteur de l’article cite ce qu’il appelle une déclaration du Vatican nommée : « Communion et service de la personne humaine créée à l’image de Dieu »

Cette déclaration précise que : « Changer l’identité génétique de l’homme en tant que personne humaine par la production d’un être infrahumain est radicalement immoral ». On ne peut que souscrire à une telle affirmation, mais qui vise-t-elle ? Serait-ce une référence au roman « Le meilleur des mondes » de Aldous Huxley paru en 1931 et dans lequel des catégories de la population, telle celle des « epsilon moins », sont modifiées pour être réservées à des tâches subalternes ?

Mais le texte cité poursuit : « Le recours à la modification génétique pour produire un surhomme ou un être doté de capacités spirituelles essentiellement nouvelles est impensable ». J’ai arrêté ici la phrase avant la fin de la citation, car il me semble y avoir déjà un malentendu : en effet, l’idée même de « capacités spirituelles » est étrangère aux idées des transhumanistes qui visent comme on l’a dit plus haut essentiellement la compétitivité. Continuons maintenant la citation ; « puisque le principe de la vie spirituelle de l’homme (le principe qui informe la matière pour en faire le corps d’une personne humaine) n’est pas produit par des mains humaines et n’est pas sujet à la manipulation génétique ». Il y a là un mélange de considérations philosophiques ou théologiques avec des notions de biologie qui me semble très dangereux car susceptible d’être démenti par les faits. Comme je le disais dans un autre contexte à des collègues mathématiciens qui prétendaient que la définition actuelle de la calculabilité d’un objet mathématique est définitive : (je cite) « Vous aurez l’air fin quand ayant déclaré que quelque chose n’est pas calculable, un ingénieur informaticien vous apportera le résultat du calcul fait par une machine inventée par lui ! ». La déclaration vaticane prétendait justifier cela par l’affirmation que l’homme a été créé à « l’image de Dieu ». On voit qu’on est loin de ce que nous avions dit à ce sujet lors d’une réunion d’équipe : nous avions cité la capacité d’aimer, de faire un libre choix et la créativité dans les domaines artistique, littéraire…

J’ai donc cherché à savoir d’où venait vraiment cette déclaration vaticane. J’ai découvert qu’elle émanait de « l’Académie pontificale pour la vie » établie par le pape Jean-Paul II le 11 février 1994 et dont le premier président fut le professeur Lejeune (celui qui découvrit le rôle de la trisomie 21 dans le « syndrome de Down » communément appelé mongolisme). La déclaration faisait le point sur des discussions tenues par une sous-commission formée de 8 membres de la Commission théologique internationale de 2000 à 2002 et avait été publiée le 23 juillet 2004 après accord du président de la Commission citée, le cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI). Dans la sous-commission ayant mené les discussions il n’y avait, précisons-le, aucun scientifique participant es-qualité.

Le texte très long (95 paragraphes) était une étude théologico-morale sur la notion d’image de Dieu (imago Dei dans le texte). Je passe sur le vocabulaire très technique à grand renfort de mots transcrits directement du grec ancien (tels methexis, mimesis, …), sur la partie historique partant de l’interprétation de la notion d’image de Dieu dans le judaïsme ancien pour arriver aux conceptions actuelles exprimées par le texte en passant par les pères de l’Église (Saint Irénée, Tertullien, Saint Augustin), les théologiens du Moyen Age (Saint Thomas d’Aquin, Saint Bonaventure, Maître Eckhart), les déclarations du concile Vatican II. J’en arrive aux positions qui m’ont paru pour le moins étonnantes : en particulier sur le néodarwinisme, sur le renouvellement du refus de la fécondation in vitro pour les couples dont la femme est stérile à cause d’une obstruction inopérable des trompes de Fallope. Sur l’intégrité du corps, je ne suis pas sûr que les auteurs auraient approuvé mon ablation de la vésicule biliaire en 1998, car est-il sûr « qu’il n’y avait pas d’autres solutions pour préserver la vie » (était-elle vraiment en danger lors de l’intervention ?). De même s’il semble licite de pratiquer une thérapie génique sur les cellules souches produisant le sperme chez l’homme, cela n’est pas dit pour les cellules progénitrices de l’ovule chez la femme.

L’impression que j’en ai retiré est que notre Église n’a toujours pas tiré correctement les conclusions de l’affaire Galilée (affaire qui lui a causé tant d’ennuis chez les esprits instruits) et continue de se mêler de questions où une compréhension très précise des problèmes scientifiques est nécessaire et pas seulement une réflexion approfondie et compétente sur les problèmes éthiques et moraux (que pour autant il ne faut absolument pas négliger).

Poussant plus loin mes investigations, j’ai découvert que le pape François avait « limogé » en 2016 tous les membres de l’Académie pour la vie pour en nommer d’autres, qu’il avait décidé de donner d’autres missions à l’Institut pontifical Jean-Paul II pour la famille et enfin qu’il avait nommé à la tête des deux organisations Mgr Vincenzo Paglia. Tout ceci au grand dam des traditionalistes qui ne pardonnent pas à ce dernier l’éloge mortuaire qu’il a prononcé lors de la mort de l’homme politique italien Marco Pannella. En effet, ce dernier, membre du parti radical italien a certes beaucoup fait en faveur des pauvres, de l’accueil des migrants, du sort des prisonniers, des malades, des handicapés… (Voir jugement dernier selon Saint Matthieu), mais ne partageait pas les positions de l’Église sur la contraception, le divorce civil, le mariage civil pour tous, voire l’avortement…

Quelles leçons tirer de tout cela ?

D’abord ne pas faire confiance aveuglément à une revue scientifique même de haut niveau lorsqu’elle cite des positions censées être celles de l’Église car en des domaines où les choses évoluent vite, elles peuvent être au moins partiellement obsolètes.

Ensuite, qu’en un certain nombre de domaines où la Biologie est en jeu, des commissions de réflexion formées exclusivement de religieux sont inadéquates.

Pour conclure je dirai ce que j’ai dit récemment à notre curé : j’espère que Dieu suscitera en notre temps un homme qui, tel Saint Thomas d’Aquin à son époque, aurait à la fois les connaissances scientifiques et les capacités en Théologie pour « réviser » les chapitres de la « Somme théologique » qui en auraient besoin.

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Un équipier CdEP du Pas de Calais nous rend compte d'une conférence sur le même sujet organisée par le Grand Orient de France. Il nous dit : "Ma perspective était surtout d’aller “voir ailleurs”, de voir comment les questions sont abordées dans d’autres milieux philosophiques ou religieux..."

Transhumanisme et intelligence artificielle

La loge maçonnique arrageoise Conscience du Grand Orient de France organisait jeudi 9 mai 2019, une conférence publique « Transhumanisme et Intelligence artificielle : l’Homme de demain ? ». Elle était animée par Christophe Habas, docteur en médecine et en sciences cognitives, chef de service Chef du service de neuro-imagerie du Centre National d’Ophtalmologie de l’hôpital des 15-20 à Paris et Grand maître du GODF de 2016 à 2017.

Christophe Habas a commencé par un rappel sur l’humanisme et ses évolutions depuis le XVIII° siècle pour resituer la nature et les enjeux du transhumanisme qui a émergé en tant que mouvement clairement identifiable dans les dernières décennies du XXe siècle. La franc-maçonnerie est par nature attachée au progrès, sensible à son accélération et attentive aux idéaux qui les sous-tendent. L’humanisme, le libéralisme des Lumières faisaient du progrès technique l’outil d’un projet à la fois humaniste et social, donc au service de l’Homme et de la société. Dans cette perspective, le transhumanisme est un défi radical par rapport à l’idée de progrès portée par les lumières.

Le transhumanisme est un courant matérialiste, agnostique (« Qui pense que l'absolu est inaccessible, et qui est donc sceptique vis-à-vis de la religion et de la métaphysique. ») et progressiste. Au centre de cette philosophie technophile et mélioriste (doctrine fondée sur l'amélioration possible du monde.) il y a l’ algorithmisation de la société, c’est à dire la résolution de tout problème par des suites d’instructions automatisées. L’actualité du transhumanisme a partie liée à l’évolution des sciences cognitives ( elles ont modifié l’image que nous avons de nous-mêmes, de notre cerveau, de notre conscience).à la révolution informatique du Web, au développement des outils informatiques et de la communication, l’émergence de l’intelligence artificielle, aux biotechnologies et nano-technologies.

On sait déjà comment les algorithmes envahissent notre vie, à travers par exemple les applications de l’internet. En soi rien de bien inquiétant ? Pas si sûr ; cette réalité interpelle déjà dans la mesure où se multiplient les moyens de nous suivre en vue de prospection commerciale, de nous rentrer dans un fichage, souvent à notre insu, ou lorsque l’on relève la place prise dans nos vie par la tablette ou le smart-phone. Les nouveaux outils sont plus inquiétants encore à partir du moment où les applications débordent du domaine commercial ou scientifique pour envahir tous les champs de la vie.

Dans sa version « soft «  cette philosophie envisage un individu ayant toute possibilité de s’auto-définir, prompt à reculer la mort, la vieillesse, la maladie. On rentre dans un brouillage, une artificialisation du corps humain, dans une « post-humanité » ; l’homme se soustrait à l’évolution naturelle pour entrer dans une évolution technique volontaire, une philosophie de l’illimitation de l’être humain, une divinisation de l’humanité. Les outils adapteront l’homme et l’homme est « invité » à s’y conformer.

Dans ses formes les plus radicales, le transhumanisme n’envisage plus seulement un individu technologiquement augmenté mais une société reconfigurée. Une conviction : tout est calculable, tout est artificialisable ; la pérennisation du système est fondée sur la dépendance à l’objet. Dans le libéralisme, la régulation des intérêts individuels se fait par le marché ; dans la société post-moderne, néolibérale, la pacification de la vie se fera autour d’engrenages d’intérêts convergents entre des individus entraînés par un culte de la performance. On est alors face à un courant messianique, techno-prophétique ; un projet de société ultra-libérale, libertaire (« Qui n'admet aucune limitation de la liberté individuelle en matière sociale, politique. ») et technologique… Et tant pis pour qui ne rentre pas dans ce projet.

L’intelligence artificielle, au cœur de ce processus, ne saurait en soi être remise en cause. Elle permet de sérieuses avancées dans le traitement de questions techniques ou scientifiques. Le domaine médical est un champ tout particulier d’application, pour diagnostiquer, pour traiter les maladies ou réduire le poids des handicaps tels, par exemple, que la cécité ou la malvoyance, en agissant sur les organes ou en prenant le contrôle de l’action de neurones ou du cerveau. Elle procède en cela d’un progrès auquel on ne peut que souscrire. Par contre, on peut émettre de sérieuses réserves quant à l’usage de l’algorithme « infaillible » qui se substitue aux spécialistes et s’inquiéter quant à l’absence de précaution scientifique voire aux risques de manipulations des individus.

Aujourd’hui, les nouvelles technologiques sont le moteur de l’économie et permettent évidemment des avancées indiscutables dans les domaines scientifiques, médicaux, des applications fort intéressantes en matière de soins, d’échanges, de mobilités... Mais, à partir du moment où la diffusion technologique se diffuse dans le social et le politique, on passe alors à une inflexion éthique globale, basée sur un transfert de la vie à la machine, un basculement dans une utopie qui aliène l’être. Les transhumanistes confondent autonomie et indépendance absolue ; plus besoin de solidarité humaine, à ce compte là, plus de confrontation à l’autre pourtant essentielle pour s’ouvrir à l’universalité.

Il n’est pas question de revenir en arrière, mais il convient d’être conscient des conséquences de la convergence entre l’économie capitaliste actuelle et la conception et la diffusion d’outils technologiques La Silicon Valley n’est pas seulement un lieu de concentration d’entreprises de haute technologie ; c’est aussi un lieu de diffusion d’un esprit, d’une idéologie. La nébuleuse transhumaniste participe de ce monde là et y trouve son compte ; elle dispose de moyens et de relais financiers et politiques certains. Il convient donc de garder distance et d’être attentifs aux développements de la recherche scientifique et des technologies lorsqu’elles sont utilisées pour profiler les individus ou pour substituer la technologie au service public sous couvert de perspectives de gestion.

A chacun, bien sûr, de faire montre d’un esprit critique et de ne pas se laisser enfermer par ses pratiques dans l’utopie technologique. Au-delà, on retiendra la question d’une participante en clôture de cette rencontre: « quel est alors l’avenir de notre devise « liberté, égalité fraternité ». Christophe Habas retiendra particulièrement la fraternité… Un défi à vivre, une vigilance à tenir !... Pour la Grand Orient de France, certes, mais pour nous tous. Restons éveillés !

Dominique Thibaudeau
Arras

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