Confinement, suite...

17 avril 2020 By

Ermitage forcé ?

Lundi de Pâques, petit matin : le réveil avec France Musique est étonnant de douceur et de paix. Une mélodie envoûtante s’écoule en flux ininterrompu de sérénité, comme un mouvement perpétuel en apesanteur, une ouverture sur l’éternité. « Il a dû se passer quelque chose de grave » me dis-je, hésitant à changer de station pour le vérifier. Mais cette musique continue, qui semble à la fois étrange et familière, agit comme la contemplation des vagues en bord de mer : elle captive. Je la laisse donc accompagner de son velours sonore la mise en route du jour nouveau, empreinte d’une intériorité inhabituelle. Jusqu’au moment où une voix annonce la fin d’une nuit exceptionnelle avec la diffusion de « Sleep », marathon musical de huit heures du berlinois Max Richter : « Je suis très heureux que la BBC et l’Union Européenne des radios aient permis que nous puissions écouter cette œuvre tous ensemble à travers le monde. J’ai composé "Sleep" il y a cinq ans comme une invitation à marquer une pause dans le rythme effréné de notre quotidien. Nous sommes actuellement face à l’obligation de nous arrêter dans un contexte difficile. Ce n’est pas si simple de s’y habituer, et cela suscite de l’inquiétude pour nous-mêmes et notre entourage. »

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Quelque temps après la découverte heureuse de cette « berceuse pour un monde frénétique », un courriel du Théâtre de la Ville me présente les « consultations poétiques par téléphone ». Tous les jours (sauf dimanche), de 10 h 30 à 19 h, quarante partenaires de cette institution culturelle se relaient pour assurer une permanence au bout du fil, à des horaires fixés via internet comme pour des rendez-vous médicaux : « À l’heure dite, un consultant vous appelle directement pour un dialogue de 20 minutes environ. Les poèmes lus lors de la consultation vous sont ensuite envoyés par mail, une "ordonnance poétique" est également prescrite, inspirée par votre échange. » Plusieurs langues sont proposées, un créneau est réservé aux plus jeunes (à partir de 8 ans), et j’apprends que des comédiens pratiquent ces consultations depuis plusieurs années déjà. Les circonstances ont poussé les promoteurs de tels échanges à les élargir : « Au moment où la moitié de la planète est confinée nous cherchons un monde commun qui puisse naître de notre désir collectif, celui d’un groupe d’artistes qui veut répandre la puissance de l’art et de la poésie pour tenir parole. Depuis toujours, nous croyons aux pouvoirs bénéfiques de la poésie, à ses influences concrètes sur nos cœurs, nos corps et nos esprits. Nous croyons que la poésie n’est pas coupée de la vie, qu’elle est l’essence qui frémit en chacun de nous, qui nous réunit au cœur de notre solitude et de notre isolement. Nous croyons au lien entre les êtres. Aujourd’hui il est important de tenir parole et d’inventer ensemble d’autres manières de faire, de rencontrer, d’entretenir toujours notre esprit créatif, collectif et solidaire. Ensemble, nous continuons à mettre ainsi en pratique notre conviction que le Théâtre n’est pas un métier comme les autres mais un métier pour les autres. »

 

Ce « tenir parole » m’évoque ce qu’écrit Chantal sur le site de CdEP : « Nous sommes privés de rencontres, (…) mais il reste les mots ». Poésie, musique, danse… la beauté sauvera-t-elle le monde ? En ce moment, elle rend incontestablement « l’univers moins hideux et les instants moins lourds ». Sur leurs sites respectifs, l’Opéra et la Philharmonie de Paris offrent des retransmissions de représentations et de concerts admirablement filmés, vous immergeant au cœur de l’action scénique et musicale pour des émotions intenses dont on brûle ensuite qu’elles soient partagées. Et l’on ne compte plus les initiatives à toutes échelles et de tous horizons pour offrir tout simplement de beaux moments !

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Lundi de Pâques, 20 heures et quelques minutes : les applaudissements du quartier viennent tout juste de s’éteindre ; la Marseillaise retentit ; nouvelle station du cheminement confiné : Emmanuel Macron parle pour la quatrième fois. Trente minutes plus tard, nous voilà informés d’une date attendue et de perspectives encore imprécises.

 

Pour ce qui est du confinement, nous entamons donc la seconde mi-temps ; professionnellement parlant, les enseignants de la zone C devront renouer, dès la semaine prochaine, avec la « continuité pédagogique », même si, dans les conditions actuelles, les vacances n’ont pas nécessairement entraîné de rupture. Sensible aux appels à ne pas « laisser tomber » les élèves pendant deux longues semaines de liberté restreinte, d’oisiveté confinée et de promiscuité potentiellement délétère, je m’étais engagé à leur proposer, chaque jour de celles-ci, une « minute mathématique » mêlant autant que possible réflexion, détente et ouverture culturelle. Il a donc fallu continuer à plonger dans les archives et à surfer sur la Toile : recherches stimulantes, agréables autant qu’instructives – mais pas de coupure !

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Au vu des dates des vacances de printemps, je m’étais pourtant réjoui (en septembre…) de pouvoir vivre la Semaine Sainte sans devoir composer avec l’emploi du temps scolaire, voire en totale déconnexion – envisageant même une courte retraite. Ce fut en quelque sorte une retraite « ora et labora » à domicile ! Dominicains et assomptionnistes, soucieux d’accompagner et de nourrir mon cheminement spirituel vers Pâques, n’ont en effet pas ménagé leurs efforts et déployé un large éventail de pieuses propositions qui ont ponctué les journées non seulement d’offices mais encore de temps de contemplation, de méditation, d’enseignement. [Minuscules extraits des innombrables trésors découverts lors de cette semaine, une citation de Jean Rodhain : « Ce n’est pas le témoignage d’une église remplie qui fera avancer le règne du Christ mais le témoignage de la charité des chrétiens » et un aphorisme de Pierre Ceyrac : « Nos racines sont en haut ».] Les amis de CdEP les ont aussi bien enrichies, dans une tonalité chaleureuse et ouverte : textes de réflexion personnels ou transmis, regards fraternels sur des nouvelles de proches et du monde entier, prières, photographies, chemin de croix de Paul Claudel croisant celui de Jean-Pierre Siméon, coups de cœur musicaux et même touches d’humour ! Et une retraitée officiellement athée (mais qui m’a quand même entraîné avec une autre collègue sur le chemin de Compostelle) m’a fait suivre les chroniques de confinement d’Elian Cuvillier, qu’elle recevait d’une cousine protestante.

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La semaine fut donc extraordinairement intense ; mais elle fut aussi particulièrement surprenante. Aurais-je pu imaginer que j’assisterais depuis un écran d’ordinateur à la célébration de la Passion, filmée et diffusée sur You Tube, en direct d’une église de ma paroisse ? Après m’être joint, en milieu d’après-midi et par le même truchement, au Chemin de Croix de Lourdes, médité depuis la grotte par seulement trois participants ? Et avoir découvert, en fin de matinée, au cœur de Notre-Dame, Renaud Capuçon, en tenue de cosmonaute, faisant chanter Bach à son violon inspiré, à distance sanitaire de Michel Aupetit, en tenue d’évêque, recueilli devant le somptueux reliquaire de la Sainte Couronne d’épines ? Merveilles de la technique ! Vertige de la connexion ! Semaine dont le souvenir restera donc exceptionnel, arrivée à point nommé.

 

Car les trois précédentes avaient été plutôt rudes. Une seule journée (le 13 mars) entre l’annonce de la fermeture des établissements scolaires et son entrée en vigueur ! Heureusement pour moi, je vois toutes mes classes le vendredi et ai pu les informer que le cahier de textes de Pronote (le logiciel institutionnel qui accompagne au quotidien la vie de l’établissement) me servirait à leur proposer du travail en suivant rigoureusement l’emploi du temps habituel. Une déclaration de principe qui me semblait instaurer un fonctionnement simple et régulier, auquel je me suis astreint, en m’appuyant au maximum sur les manuels (sur l’Emmanuel aussi, mais ça reste entre nous) pour éviter la saturation des écrans, en permettre le partage dans les familles et tenir compte du fait qu’elles ne disposent pas toutes d’un ordinateur. Mais il a fallu compléter largement ce que peuvent offrir les livres scolaires, notamment en rédigeant des corrections d’exercices très détaillées qui permettent de reprendre des points de cours importants et en cherchant sur internet de courtes séquences vidéo pédagogiquement pertinentes. Les contrôles planifiés avant le début du confinement ont été maintenus, sans retour obligé : sujets déposés aux jours et heures prévus, puis corrigés complets (avec barèmes précis pour les « scrupuleux ») deux jours après afin que les élèves puissent retravailler leurs copies en autonomie.

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Points négatifs de ce fonctionnement : la difficulté à apprécier le temps moyen nécessaire pour effectuer les tâches assignées à chaque séance ; la difficulté, surtout, à proposer une progression et un cours « ficelés » alors que ma pratique habituelle est plutôt de les construire et de les moduler au fur et à mesure en utilisant au maximum les contributions des élèves ; l’inconvénient, enfin, de passer toute la journée devant l'écran d'ordinateur, non seulement pour la préparation des séances, mais aussi pour suivre tous les fils de communication, encore plus nombreux et foisonnants qu’en temps ordinaire : de quoi attraper le tournis, « s’exploser » les yeux et « se flinguer » le dos.

 

Mais, en positif, la possibilité de différencier plus facilement, notamment en classe de seconde pour des élèves qui entretiendront l’année prochaine des liens très contrastés avec les mathématiques. À distance, on peut ainsi facilement proposer trois types d'activités, selon les orientations envisagées (première générale sans mathématiques ; première technologique ; première générale avec spécialité mathématiques), ce qui n'aurait pas été possible dans un contexte de classe « réelle », surtout lorsqu’une de ces activités nécessite un support vidéo. Car pouvoir varier pour mieux accrocher les élèves malgré l’absence de lien physique pousse à la recherche de ressources documentaires sur internet et amène à découvrir des trésors. Une révolution pour le dinosaure du paléopédagogique que je suis, ou au moins une évolution nette et irréversible. Invoquant une approche de la thématique Son et musique de l’enseignement scientifique de première, j’ai ainsi pu proposer aux élèves qui ne feront plus de mathématiques l’an prochain plusieurs modules construits autour de courtes séquences (de 7 à 15 minutes) trouvées sur le site de la Philharmonie de Paris, où les différents instruments de l’orchestre sont présentés par des musiciens de l’Orchestre de Paris et qui mêlent habilement considérations techniques, musicales et personnelles. De là à introduire des captations de concerts pour les retrouver et les identifier au sein de diverses formations musicales et même à conseiller la retransmission d’une récente représentation de Don Giovanni à l’Opéra Garnier (avec de formidables jeunes chanteuses et chanteurs), il n’y a eu qu’un pas informatique à faire… Je n’oublie pas que c’est précisément en classe de seconde qu’une sortie scolaire organisée par ma professeure de français m’a permis de découvrir l’opéra… au cinéma, grâce au Don Giovanni de Losey qui venait tout juste de sortir en salles. Un véritable choc, visuel et musical ! Qu’il m’a fallu « amortir » en retournant voir le film deux jours après, avec toute la famille, traînée pour la circonstance au cinéma d’art et d’essai du quartier.

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Tout n’est donc pas à rejeter dans la nouvelle façon d’enseigner qui s’est imposée à nous. Mais des questions demeurent pour moi en suspens, notamment à propos de la communication directe avec les élèves (la pratique de la classe virtuelle). N'ayant pas de classe où ma discipline a une importance "capitale", ni de matériau pédagogique adapté à ce mode de communication, ni le temps de m'y former, et ayant, par ailleurs, reçu des échos mitigés de collègues victimes de mauvaises surprises (intrusions injurieuses pendant leurs séances ; difficultés techniques de mise en œuvre), je ne me suis pas lancé dans l'aventure, d'autant qu'elle nécessite des disponibilités et des équipements pas forcément acquis dans toutes les familles. Cela dit, j'ai indiqué à mes élèves les différents moyens de me faire parvenir personnellement des questions, des propositions, etc. Et constaté que certains et certaines savaient s’en emparer.

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Peut-être faudrait-il, au début de cette seconde période particulière, parvenir à recueillir de façon exhaustive les remarques et suggestions des élèves pour franchir le pas et me lancer à mon tour dans un mode de communication que certains collègues pratiquent avec aisance. En passant au-delà de réticences assez fortes et de grandes difficultés à renoncer à la médiation du corps enseignant, à imaginer de vrais échanges pédagogiques sans présence réelle, surtout avec une classe entière. Comment apprécier le degré de compréhension du groupe comme on peut le sentir dans la salle de classe sans avoir besoin de mots ? Comment éviter que les plus « à l’aise » ne monopolisent les interventions ? Comment remarquer puis aller chercher l’élève qui décroche, sans l’avoir sous son regard ? Comment interpréter des silences sans visages ? Comment continuer à encourager et accueillir de façon vivante, directe et collective le foisonnement créatif de représentations et d’interrogations indispensable à la construction du sens ? Questions peut-être artificielles, témoignant d’une réalité difficile à cerner et à exprimer : mon enseignement ne vivrait-il que de la vie même des élèves, d’engagements personnels très spontanément offerts ou plus laborieusement suscités ? Serait-il illusoire de penser pouvoir recréer à distance la dynamique d’une séance en proximité directe ? N’y aurait-il pas de moyen terme possible entre la situation d’enseignement qui met en présence physique des corps et des esprits et celle où la seule imagination de ces corps et de ces esprits guide entièrement l’acte pédagogique ? Cela pourrait expliquer que même les plus talentueuses vidéos ne m’aient pas totalement convaincu de leur capacité à faire entrer en profondeur dans les apprentissages.

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Quoi qu’il en soit, les semaines vont se poursuivre dans une ambiance quasi monacale. Je regrette que mes fenêtres ne s’ouvrent ni sur le massif de la Chartreuse ni sur le vallon de la Sénancole ; mais ai tout de même pu apprécier de voir l’arbre – un charme, semble-t-il – qui agrémente les abords de l’immeuble se couvrir jour après jour, sous un vaste ciel bleu rayonnant de soleil et avec une infinie délicatesse, de jolies feuilles vert tendre. Parodiant le grand Gaston, j’oserais presque affirmer que, malgré le confinement (ou grâce à lui ?), l’ermitage n’a rien perdu de son charme ni le printemps de son éclat. Même si « ermitage » est un peu exagéré, puisque les moyens de communication à distance autorisent les conversations impromptues et que les sorties restent possibles.

Avec un dilemme, largement partagé sans doute, au sujet des visites à mes parents, que leur âge et leur santé classent dans la catégorie des personnes « à risque », mais qui trouvent le confinement pesant. Beaucoup moins de contacts avec le quartier, avec le voisinage et, bien sûr, avec les proches. L’immeuble tourne au ralenti, certaines familles avec enfants ayant préféré gagner la campagne pour leur offrir un espace de détente aussi étendu que possible. Le petit monde du café du bout de la rue où ils prenaient d’habitude au moins un repas par semaine s’est éparpillé, sans plus pouvoir échanger nouvelles, souvenirs ni plaisanteries. Plus de retrouvailles non plus à la sortie de la messe ou au marché. Nous sommes donc convenus de partager le déjeuner et l’après-midi du dimanche. Les autres jours, la prudence m’incite à limiter au maximum les sorties : une courte et matinale excursion hebdomadaire pour un ravitaillement rapide dans des magasins proches et quasi déserts. Le trajet dominical, délaissant les artères principales un peu monotones pour une enfilade de petites avenues pavillonnaires, prend alors l’allure d’une évasion randonneuse. Au fil des allées, où quelques généreuses frondaisons permettent de s’imaginer en sous-bois, le regard profite de la moindre échappée pour s’immiscer fugacement dans la splendeur des jardins. Loin de l’incertitude, de la peur, de la tristesse qui peuvent se répandre chez les humains, le printemps y laisse éclater une force vitale réjouissante, déclinée en couleurs, parfums, sons et formes qui semblent proclamer dans un bel ensemble : la mort n’a pas le dernier mot ! À travers les grilles et les haies, la nature chante une hymne pascale célébrant la résurrection, la victoire humble mais certaine et définitive de l’Amour. Dimanche dernier, ravissant la vedette aux roses, lilas ou autres marronniers en fleurs, les jeunes grappes des glycines, déployées en cascades somptueuses, subjuguaient le promeneur, autant par l’opulence de leur épanouissement en camaïeu de mauve que par les flots de parfum sucré qu’elles déversaient à l’envi. Chemin faisant, le cœur brûlant de gratitude, comment ne pas chanter l’Amour dont le Créateur a empli la Création ?

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